Derrière son nom, « Nyabinghi« , qui veut dire la « victoire des Noirs » (Nya= Noir, binghi=victoire) dans la langue de la région de Kush qui se situe entre l’Egypte et l’Ethiopie actuels, se cache une histoire quelque peu compliquée.
Cependant, nous constaterons dans ce récit qu’en réalité, l’origine de Nyabinghi ne remonte pas à Muhumusa, ni à une reine amazone. Et pour en comprendre le sens, il y a lieu de simplement garder en mémoire que Nyabinghi est le nom commun porté par une série de reines guerrières africaines et qu’il s’agit d’un seul esprit agissant en elles toutes. Et la première Nyabinghi habitée par cet esprit était également la première à porter ce titre et ce nom, raison pour laquelle celles qui l’ont suivi le portèrent aussi bien.
à gauche, représentation de la Déesse Sekhmet
Quel esprit possédait donc les Reines Nyabinghi?
La toute première Reine des Reines « Nyabinghi » aurait vécu en Egypte. Il s’agissait de Sekhmet, déesse guerrière représentée par une tête de lionne et instrument de la vengeance de Rê contre l’insurrection des hommes. Redoutable, de sa bouche de lionne sortaient les vents du désert. Ce serait donc l’esprit de Sekhmet qui agirait en toutes les Reines connues sous le nom de Nyabinghi. Retenez bien ce point de l’histoire, il vous sera nécessaire à saisir la suite du récit.
La première Reine à porter le titre de Nyabinghi
Selon une autre histoire, la première Nyabinghi qui aurait hérité de l’esprit de Sekhmet était une Reine-Prêtresse de la province de Kush (Ethiopie et Egypte) qui s’était rebellée contre la précarité d’une vie que menait son peuple suite à une occupation étrangère. Coiffée de dreadlocks et descendante du Roi des Rois de la région de Kush, elle se serait enfuie suite aux menaces des oppresseurs et envahisseurs qui occupaient sa terre natale. Égarée dans les forêts épaisses jusqu’à atteindre les régions de l’actuel Congo, Soudan et Ouganda, et grâce à sa témérité, elle aurait en peu de temps réussi à créer une guérilla et formé une armée de rebelles, tous portants des dreadlocks et connus comme les « Enfants de Nyabinghi » ou sous le diminutif de « Binghis« .

Nyabinghi les aurait entrainé à retourner sur sa terre natale et à attaquer les envahisseurs de son peuple grâce à une embuscade intelligemment élaborée. Sa force et son courage à diriger son armée étant conduits par l’esprit de Sekhmet , les envahisseurs avaient rapidement pris la fuite. La justice, la paix et la stabilité avaient enfin regagné la région de Kush.
Nyabinghi aurait laissé un code de vie à ses prédécesseurs, les « Codes de vie de Nyabinghi »:
- Premièrement, Nyabinghi est un vrai défenseur de la paix, de la justice et de l’ordre sur la terre-mère. Il n’y a rien de plus précieux à Nyabinghi que la terre d’Afrique où les Binghis ont tous vu le jour, où ils ont grandi.
- Nyabinghi aime l’humanité toute entière sans exception. Elle glorifie les œuvres du père et du fils et les Binghis doivent en faire autant.
- Les Binghis sont les gardiens de la terre-mère et les frères et soeurs de tous les êtres vivants de la création. Ils doivent les aimer, les respecter et constamment leur témoigner de la compassion.
- Les Binghis doivent en tout temps aspirer à la justice et la manifester dans leurs actes, leurs pensées et leurs paroles. Ils ne doivent jamais pratiquer le mal car c’est le mal qui affaiblit le fort.
- Les Binghis doivent toujours partager leur eau avec ceux qui ont soif, leur nourriture avec ceux qui ont faim, leurs vêtements avec ceux qui sont dépouillés et leur bateaux avec ceux qui doivent voguer au loin.
- Nyabinghi fait preuve de loyauté et de sincérité avec le juste, mais celui qui agit avec injustice sera éprouvé par le feu.
Différentes versions nous parlent de la fin de Nyabinghi. Pour certaines, elle aurait été tuée au combat, pour d’autres, elle aurait cessé de se battre après avoir perdu un oeil, ou après avoir perdu un enfant. Le fait demeure que la Reine des Reines aurait connu une fin peu glorieuse. Toutefois, elle aurait tellement été vénérée que l’on pense qu’elle aurait disparue de la surface de la terre. Les médiums, les prophètes et les sages confirment ces faits et disent être régulièrement en communication avec la Sainte Patrone de l’Afrique de l’au-delà. On dit même que Nyabinghi revient à la vie partout où les enfants d’Afrique font appel à elle, que ce soit en Afrique ou dans la Diaspora.
Pendant des millénaires, elle sera adorée et vénérée en Afrique. Tous les médiums, les prophètes et les adeptes de Nyabinghi se reconnaissent facilement par leurs caractéristiques communes: ils portent des dreadlocks, un lion ou une lionne comme totem et ont fait le serment de toujours placer le bien être de l’Afrique en priorité.
D’après les premiers colons et maitres esclavagistes anglais, les adeptes de Nyabinghi avaient formé une très grande société secrète à travers tout le continent et leur manifestaient une sérieuse résistance. Leurs présences étaient simultanément relevées au Nigéria, en Sierra Leone, en Gambie, au Sénégal, au Soudan, au Congo et en Ouganda. Et malgré les armements sophistiquées des soldats britanniques, ces derniers ne parvenaient à cerner le courage des Binghis. Ils étaient prêts à se battre jusqu’à la mort et voyaient en leur fin une certaine dignité royale. C’est comme s’ils recherchaient carrément à mourir dans ces conditions.
Cette résistance a même été retrouvée parmi la communauté des Marrons des Caraïbes et en Amérique du Sud, où les Binghis n’hésitaient pas à comploter pour empoisonner les maitres esclavagistes et leurs bétails ou à vandaliser leurs domaines et leurs plantations.
Maintenant souvenez-vous de Muhumusa, évoquée au début de ce récit. Les colons européens firent sa rencontre au 20ème siècle, alors qu’elle était à la tête d’une guérilla de Binghis composée uniquement de femmes. Ceux qui la soutiennent pensent qu’elle est la réincarnation de la Reine de Kush, en l’occurrence la première Nyabinghi à avoir hérité de l’esprit de Sekhmet. Ses adeptes portaient des dread locks, fumaient du cannabis, et se battaient avec violence contre les colons allemands. Muhumusa est décrite dans les anales allemandes comme une femme au caractère bien trempé, extrêmement forte physiquement et très courageuse.
Le mouvement Nyabinghi sera condamné par les Britanniques et considéré comme de la « sorcellerie » et l’ordonnance de 1912 en faveur du christianisme interdira formellement toute pratique du culte de Nyabinghi, cérémonie pendant laquelle l’esprit de la déesse à la tête de lionne est invoqué et où les adeptes chantent et dansent pour elle, bien souvent en transe.
Muhumusa sera capturée par les Britannique et sera détenue prisonnière jusquà sa mort à Kampala (Ouganda) de 1913 à 1945, ce qui n’empêchera pas à ses adeptes de continuer leur lutte contre le colonialisme. L’armée féminine dont elle était à la tête sera dirigée successivement par d’autres femmes, parfois des hommes, en qui l’esprit de la Déesse Lionne, Patronne de l’Afrique, Fille et Mère du Grand Dieu et Reine des Reines Sekhmet-Nyabinghi, vient habiter pour les aider à combattre les envahisseurs et ennemis de l’Afrique.

Le mouvement de résistance des Binghis aura un très gros impact sur la tradition Rastafari et notamment en ce qui concerne les Codes de Vie de Nyabinghi. En Jamaïque, la traduction de Nyabinghi signifie « mort à l’oppresseur blanc et à ses alliés noirs ». Notons que l’Ordre Nyabinghi est l’un des piliers du Mouvement rastafari. Le culte est entièrement consacré à Hailé Sélassié que l’on dit être l’incarnation de Dieu sur Terre (Jah), et du Christ Noir, revenu sur terre en son caractère royal. Le mouvement Rastafari encourage le retour en Afrique pour tous les Noirs de la diaspora tel que le revendiquait notamment Marcus Garvey. L’Histoire de l’Afrique y tient une place primordiale.
Natou Pedro Sakombi

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